Le jeudi 13 mars dernier, dans le cadre du Festival Interculturalité, le Centre culturel de Dison a accueilli une conférence-débat sur les discriminations liées au port du foulard.
Un public venu nombreux a pu profiter de l’expertise de Corinne Torrekens (docteure en sciences politiques et sociales, spécialiste de l’Islam en Belgique) et de Layla Azzouzi (militante engagée contre toutes les formes de discriminations).
Le foulard, un facteur d’exclusion quasi systématique
Lorsque Layla Azzouzi a fait le choix de porter le foulard, les actes de haine et de cyberharcèlement à son égard ont été massifs. Un tournant personnel et professionnel qui l’a amenée à choisir de s’outiller pour mieux comprendre et agir sur ces discriminations. Reconnaître l’existence même de ces discriminations nécessite la récolte de chiffres permettant d’objectiver ces inégalités. Car ces actes, loin d’être des faits isolés, prennent en réalité racine dans un système complexe et insidieux.C’est dans le cadre de ses fonctions au sein du Collectif pour l’inclusion et contre l’islamophobie en Belgique (CIIB) que Layla a pu développer un monitoring des actes islamophobes: "Le constat, c’est que 9 cas sur 10 des discriminations religieuses concernent l’Islam. Et dans 9 dossiers sur 10, les victimes sont des femmes. On peut donc parler d’islamophobie genrée. Il faut en outre réaliser que de nombreuses discriminations ne sont pas rapportées, nous avons donc certainement des chiffres qui sont moindres par rapport à la réalité. Ce qui n’est pas signalé n’existe pas".
Histoire et préjugés
Le foulard est perçu comme un symbole d’oppression, nos sociétés occidentales peinent à admettre qu’il puisse s’agir d’un choix personnel comme un autre. Layla Azzouzi: "Le fait d’exclure les femmes qui portent le foulard est un indicateur d’un enjeu de société bien plus vaste, celui du droit de toutes les femmes à faire leur propre choix et à disposer de leurs corps comme elles le souhaitent".
Pour Corinne Torrekens, c’est notamment dans notre histoire migratoire qu’il faut voir les causes de certains stéréotypes: "Dans les années 60, la Belgique recrute de la main-d’oeuvre marocaine et turque pour le travail minier. Cette main-d’oeuvre est majoritairement masculine, les femmes sont invisibilisées, elles n’ont pas accès à l’emploi et à l’éducation. Avec le droit au regroupement familial, elles sont plus visibles à la seconde génération".
Des débats polarisés, centrés sur l’émotion
Corinne Torrekens indique que, dans les années 80, le débat public sur la question du foulard s’axe sur le prisme de la soumission, il faudrait "sauver" ces femmes en proie à une autorité masculine dominante.
Après les attentats du 11 septembre, on assiste à un changement de paradigme, il ne s’agit plus d’aider ces femmes à recouvrer leur liberté, mais bien de les discipliner. "Depuis 1989, il y a une véritable accélération dans les débats, basés avant tout sur une panique morale qui implique des réactions émotionnelles. L’Islam est associé au terrorisme, on lui prête de mauvaises intentions, on parle de clashs des civilisations, d’atteinte à l’identité de nos sociétés… Ces rhétoriques de diffamation sont à l’opposé du discours et de la démonstration académique, mais elles produisent des effets importants sur les personnes ainsi que dans les discours publics. Cette posture émotionnelle complexifie la capacité d’agir sur ces discours."
Des mots aux maux
Layla Azzouzi montre comment ces discours et ces préjugés affectent spécifiquement la vie des femmes concernées. Des exemples concrets survenus dans la région liégeoise et verviétoise attirent notre attention sur le fait que le cadre légal ne suffit pas toujours à protéger les citoyen·nes. Se voir refuser le service dans un café, ne pas pouvoir accéder à un logement, ne plus pouvoir aller à l’école suite à l’application hâtive d’un nouveau règlement d’ordre intérieur, difficultés d’accès à l’emploi, discours de haine, actes d’agressions violentes en rue… Autant d’événements pour lesquels l’intervention du CIIB a été sollicitée et qui suscitent l’indignation et l’incompréhension dans la salle.
Les actes de discriminations interpersonnelles se succèdent aux exemples de discriminations institutionnelles. Sans hiérarchiser la douleur que ces faits laissent sur les personnes qui en sont victimes, Layla Azzouzi explique que "les discriminations institutionnelles ont un impact plus profond… et surtout durable! Se voir restreindre l’accès à certains droits fondamentaux, cela légitime les préjugés et donne le sentiment d’être un citoyen de seconde zone."
Inclusion : faire de l’utopie une réalité
Pour clore son intervention, Layla Azzouzi insiste sur le fait qu’il est important de partager ces témoignages, et qu’il est aussi indispensable de mettre en pratique des outils permettant d’agir sur ces inégalités: inclure des personnes concernées dans les débats, pas uniquement pour ce qu’elles représentent, mais pour leur expertise, ne pas cloisonner les luttes, aller vers d’autres organisations, promouvoir des politiques inclusives et des plans de diversité ambitieux… sont autant de pistes pour tendre vers une société véritablement égalitaire.